À Chypre – Dans l’île de la cohabitension

Ecrit par Jamel Balhi le 5 juillet 2017 Reagissez

Chypre - Varosha décrépit derrière les clotures depuis l'invation turque en 1974

Question : photographier le panneau militaire interdisant de photographier, est-ce braver cet interdit ? J’aurai maintes fois l’occasion de me la poser lors de mon passage à Chypre ; les soldats turcs, eux, ne transigent pas avec les questions d’ordre métaphysique.
Depuis plus de quarante ans l’île de Chypre est séparée d’est en ouest par une zone démilitarisée contrôlée par les Nations Unis. Appelée la Ligne verte, cette zone de démarcation doit son nom au tracé réalisé au crayon vert par un général britannique en 1960. Des deux côtés de cette zone, les armées chypriotes et turques ont installé des barrières, des murs, des barbelés et des postes de garde. Seuls quelques rares passages sont ouverts entre les deux territoires.

 Au nom du tourisme
Je fais de Larnaka mon port d’attache au sud de l’île, sur le rivage méditerranéen. Ici, loin des tensions Des habitants de Larnaka cotoient chaque jour les lieux réservés aux touristes étrangersde la zone de séparation, les parasols alignés au cordeau sur la plage, les bars à whisky et le ciel bleu à gogo attirent de nombreux touristes, principalement russes et britanniques. Certains achètent même des maisons sur la côte. Les plus beaux rivages sont toujours pris d’assaut par les bâtiments les plus laids. Les obligatoires fast-foods et fast-cafés américains se sont octroyés une place de premier choix face aux vagues de la Méditerranée. Au nom du tourisme, on a saccagé les plus resplendissants paysages côtiers de la planète. En arrière-plan de la plage de Larnaka, les édifices coloniaux de la vieille Angleterre, la basilique orthodoxe et plusieurs mosquées ottomanes disparaissent derrière le béton. Je reste perplexe devant une clocharde grecque qui a élu domicile fixe sur le pavé accolé à l’entrée d’un cabaret à gogo girls. La vieille dame vit sur un matelas, sous un amoncellement de cartons, avec pour toute possession le contenu d’un vieux caddie de supermarché, et pour seuls compagnons les chats du quartier qu’elle nourrit à longueur de journée des reliefs de poubelles de restaurants. Chypre est l’un des berceaux de la Grèce antique, mais on est loin de la légende selon laquelle Aphrodite, déesse de l’amour, serait née ici de l’écume des vagues.

 faites l’amour pas la guerre
Je prends la direction de Nicosie à une cinquantaine de kilomètres de Larnaka, au sud de l’île. La capitale de Chypre a conservé ses imposants remparts vénitiens du XVIème siècle et ses bastions, servant aujourd’hui aux soldats de l’ONU dans cette zone tampon séparant les deux camps grecs et turcs. La partie sud de Nicosie est bien dans l’Union européenne, à ceci près qu’en marchant au hasard des rues de la vieille ville, je finis toujours par tomber sur un mur, des sacs de sable, des barils vides interdisant le passage, des panneaux mettant en garde les photographes, un tag faites l’amour pas la guerre rappelant que l’histoire de l’île à de tous temps été secouée par les envahisseurs, vénitiens, ottomans ou britanniques. La rue Ledra, artère piétonnière et commerçante qui traverse le quartier historique du sud au nord bute sur le poste de frontière. Les drapeaux se font face : chypriote grec d’un côté, chypriote turc de l’autre. Mais malgré cet antagonisme, de multiples signes de détente, de lassitude et des velléités commerciales conduiront peut-être un jour vers une réconciliation. Les Chypriotes grecs ont commencé à abattre le mur le 8 mars 2007, ainsi la rue Ledra, ancien nom de Nicosie, est rouverte à la circulation depuis le 3 avril 2008.
reconnue à l’étranger à l’exception de la Turquie, étale de vieilles maisons désaffectées aux fenêtres condamnées et taguées. Comme tous les no man’s lands cette absence urbaine résulte d’une aberration politique.
Passé le poste-frontière turc, je réalise aussitôt par la faconde des douaniers que je suis bien en Turquie, ou plutôt en République turque de Chypre nord (RTCN). Je demande à mes nouveaux copains si je peux photographier leur poste de frontière. “D’accord mais pas la cabine Pasaport Kontrol”. Les étals et les magasins bien rangés de la rue Ledra, le H&M et le Starbuck coffee côté sud laissent place sitôt passé le Pasaport Kontrol à des ruelles et des boutiques qui rappellent l’atmosphère des bazars d’Orient. Dans les étals, beaucoup de contrefaçons des marques occidentales de vêtements et chaussures. Comme la République turque de Chypre nord échappe aux lois internationales, tous les types de trafics sont permis de ce côté-ci de la frontière.
Toutes les indications murales en grec ont disparu au profit du turc. Nicosie devient Lefkosa. Puis surgit l’éternelle et ubiquiste statue d’Ataturk, comme à Istanbul.

Chypre - Varosha, ville fantôme

 Zone interdite
Je fais route vers Varosha, la ville fantôme abandonnée depuis l’invasion turque durant l’été en 1974, illustration parfaite de cette aberration qui symbolise la division de l’île. Accolée à Famagouste, Varosha, qui veut dire faubourg, abritait une communauté prospère de Chypriotes grecs, dont bon nombre possédaient et géraient les grands complexes hôteliers de ce qu’on appelait alors la Riviera de Famagouste, qui surplombait les plus belles plages de Chypre. En 1974, l’armée turque débarque dans le nord de l’île… Alors que les Chypriotes grecs crient à l’invasion, la Turquie affirme qu’elle veut les protéger d’une tentative de coup d’Etat ayant pour but de rattacher Chypre à la Grèce. Apprenant l’avancée des troupes turques, les habitants sont forcés de fuir Varosha en abandonnant tout derrière eux. Beaucoup pensaient revenir au bout de quelques jours, une fois un semblant de normalité rétabli. Il n’en fut rien. L’armée turque entra dans la ville sans rencontrer de résistance et Varosha est restée déserte depuis. Toute tentative de revenir dans la ville est restée vaine durant toutes ces décennies. Aujourd’hui les barbelés de Varosha rappellent les jours sombres de l’année 1974. Cette ville me fait penser à une grande casse-auto pour maisons, auxquelles toutes pièces récupérables ont été retirées. Immeubles, boutiques et maisons, couverts de poussière et de sédiments sont restés tels qu’ils ont été laissés il y a 43 ans, mais vidés de leur mobilier. Les grands hôtels de cette station balnéaire, autrefois florissante, portent encore les traces d’éclats d’obus et ont été laissés à l’abandon comme les carcasses vides de sentinelles géantes dressées sur la côte. Aujourd’hui, la situation n’a pas changé. Varosha est toujours entourée de fils barbelés. Aucune solution diplomatique ne semble avoir été trouvée pour mettre fin à cet incroyable statu quo. Je découvre autant une ville fantôme qu’une ville interdite figée dans le temps et prise en otage par le conflit chypriote. À la limite de Famagouste, je tombe sur le décor surréaliste d’une plage à parasols et nageurs en maillots de bain à proximité de buildings éventrés. “Parasols à louer”, peut-on lire sur une pancarte. À regarder de près les trous dans les façades d’immeubles, c’est plutôt des boucliers anti-missiles qu’il faudrait proposer à la location. Des militaires turcs postés sur des miradors sont aux aguets ; s’approcher est autorisé mais interdiction absolue de pénétrer cette « Zone interdite » comme le rappellent en plusieurs langues pléthore de panneaux rouges, en plus de ceux interdisant les prises de vues, sous peine d’être arrêté.

                 Le rivage de Varosha depuis une place de Famagouste

fusil-mitrailleur dans ma direction
Un soldat posté sur son mirador m’observe en silence. Mon appareil photo ne lui inspire aucune confiance quant à mes nobles intentions. Je pose les deux mains sur la clôture rouillée qui me sépare des premières rues de Varosha, l’air de rien, et demande poliment au militaire la permission de prendre quelques photos. Alléluia ! L’homme me fait oui avec la tête. Je commence alors à pointer mon objectif sur des maisons de Varosha avalées par la végétation sauvage. J’entends soudainement un gros “Yok !” Le soldat pointe d’un geste brusque son fusil-mitrailleur dans ma direction, et me tient en joue jusqu’à ce que je baisse mon arme qui me sert à prendre des photos. Yok veut dire non en turc, et se prononce en faisant oui avec la tête. Cette manie qu’ont les TurcsChypre - Ancien hôtels de luxe - Varosha de faire oui pour dire non aurait pu me coûter la vie. Les coups de sifflet m’indiquent clairement que je dois déguerpir.

 on était heureux dans cette cité
La périphérie de  Varosha fait plusieurs kilomètres de long… Plus loin je m’arrête devant un garage à la porte grande ouverte. La présence à l’intérieur d’anciennes voitures Rolls-Royce m’intrigue, dans ce quartier où tout n’est que désolation. Un homme vient à ma rencontre et se présente comme “Adonis, réparateur de Rolls-Royce !” Avec sa longue chevelure blanche, Adonis ressemble à un vénérable philosophe de la Grèce antique. Je suis invité à aller au fond du garage pour admirer un modèle Phantom de 1965, au toit surélevé permettant à Sa Majesté la reine Elizabeth d’y prendre place sans ôter son chapeau.
Adonis me parle de sa famille qui dut fuir Varosha lorsque les chars de l’armée turque ont commencé à envahir ce faubourg de Famagouste, et l’aviation à pilonner les immeubles. “Impossible à présent de retourner dans Varosha.” Le garage qu’il possédait à l’époque ne se trouve qu’à quelques centaines de mètres, de l’autre côté des barbelés mais impossible de retourner voir ce que sont devenues les voitures ainsi que la maison familiale quittée précipitamment en août 1974. “Si l’on s’aventure à franchir la clôture, les soldats nous tirent dessus”, affirme le vieil homme.  Adonis se souvient du temps où “on était heureux dans cette cité. Elle était pleine de vie, mais aujourd’hui cette situation me rend triste. Depuis plus de quarante ans, on vit à côté de cette ville fantôme ; ce n’est bon ni pour notre moral, ni pour notre société”.
Lorsque je demande au vieil homme ce à quoi peuvent bien servir ces entités politiques Chypre Sud et Chypre Nord, qui se tournent le dos…  La réponse est instantanée : “à faire de la politique !”

 

Texte et photos Jamel Balhi

 

Categorie: Actualité

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